Alors que Cannes il y a juste quelques jours était comme une jeune fiancée essayant sa robe de mariée, ajustant ses derniers plis , que le fameux tapis rouge n’était pas encore posé et que les flashs des photographes n’aveuglaient encore personne, on évoquait déjà les films qui allaient être épinglés par la presse comme des étoiles illuminant ce ciel de mai, bourgeonnant de nouveaux talents et de stars en devenir.
Eh oui, c’est bien le printemps, mais un printemps de liberté d’expression, de réflexion et de rêves. Au creux de toute cette ribambelle de films, toutes sections confondues, l’un a retenu mon attention. Il sera présenté hors compétition au Grand Théâtre des Lumières ce 13 mai, jour de sa sortie nationale. Tiré du livre Les Derniers Jours de Samuel Paty de Stéphane Simon, en collaboration avec la sœur de Samuel Paty, il retrace l’engrenage tragique qui a mené à l’assassinat du professeur d’histoire géographie et pointe du doigt l’institution qui l’a abandonné : une institution de plus en plus malade, l’École.
Tourné dans le plus grand secret pendant l’été 2025 et distribué par UGC, c’est un peu la surprise du Festival. L’Abandon – Les 11 derniers jours de Samuel Paty, réalisé par Vincent Garenq (Présumé Coupable), avec Antoine Reinartz dans le rôle de Samuel Paty et Emmanuelle Bercot, promet d’être — ne serait-ce que par le sujet sensible traité — l’un des moments forts en émotion de ce 77ème Festival.
Cela m’a ramenée en arrière, cinq jours après le meurtre de Samuel Paty, lorsqu’on organisa une cérémonie officielle dans la cour de la Sorbonne, temple du savoir. Cette cérémonie d’hommage national à Samuel Paty eut lieu le mercredi 21 octobre 2020 en présence du Président de la République, qui déposa sur le cercueil, à titre posthume, les palmes académiques si chères à Marcel Pagnol dans La Gloire de mon père.
Samuel Paty était de ces enseignants-là, ayant l’amour de la transmission ancré au fond de l’âme, une soif de vérité et de liberté qui lui coûta la vie. Ce mercredi-là, bouleversée comme beaucoup, les larmes s’étranglant dans ma gorge parce qu’enfin, cet homme-là, dans ce cercueil porté par six brigadiers, incarnait aussi tous les profs que j’ai aimés, respectés et qui m’ont construite telle que je suis aujourd’hui, j’avais alors décidé, moi aussi, de lui rendre hommage en écrivant cet article. Je vous le livre ici comme une dernière preuve de respect pour ce professeur d’histoire-géographie assassiné lâchement d’une façon effroyable, au nom de l’obscurantisme le plus absolu.



Samuel Paty un homme libre
C’est mercredi soir qu’a eu lieu l’hommage national à Samuel Paty, décapité au nom de l’obscurantisme le plus total. L’endroit choisi, la Sorbonne, fut l’écrin de toute cette émotion nationale.
Oui, car on rendait hommage ce soir-là à un prof cueilli dans la fleur de l’âge, habité par l’amour d’enseigner et désireux de faire de ses élèves des êtres libres ; et dans chaque foyer, nous avons tous eu une pensée pour un de nos profs, celui qui nous a ouvert le chemin pour que nous soyons ce que nous sommes aujourd’hui. C’est la France de Jules Ferry et celle des Lumières qui s’est retrouvée là ce soir-là, celle qui met au-dessus de tout la liberté de penser, de s’exprimer, celle qui a servi d’exemple à tant d’autres nations.
Le discours du Président a exprimé en fait ce que chacun de nous avait ce soir-là au fond de l’âme. Un des proches de l’enseignant assassiné a lu avec beaucoup de dignité la lettre d’Albert Camus à son professeur quand il est devenu Nobel de littérature, ce qui, une fois de plus, renforce ce que je viens de dire : l’importance extrême de l’enseignement d’un prof vis-à-vis d’un élève, un peu comme un passage de flambeau.
Dehors, sur l’écran géant, ceux qui étaient venus se recueillir — à peu près une centaine de personnes — suivaient la gorge nouée et les larmes aux yeux toute la cérémonie. Le cercueil de Samuel Paty est entré dans l’enceinte de la Sorbonne au son de « One Love » du groupe rock irlandais U2. Cet enseignant avait une particulière affection pour ce titre. Le rock entrait ainsi à la Sorbonne, dommage qu’il y soit entré dans des circonstances si douloureuses !
Je ne peux m’empêcher de penser à ce que m’avait confié le frère de Cabu, Jean Cabu, musicien de jazz, lorsque j’évoquais dans mon interview la mort de son frère lâchement assassiné par le même bras armé, c’est-à-dire les djihadistes, dans le triste carnage de Charlie Hebdo. Il me disait : « Ma réponse à la haine, c’est la musique. » Et en entendant la voix de Bono résonner dans le temple du savoir, je pensais à ces mots et je ne pouvais que redouter l’avenir, ce procès en cours et surtout l’exposition extrême dans les médias de l’urgentiste écrivain Patrick Pelloux, qui a fait partie de Charlie, qui n’a pas la langue dans sa poche et ne cesse de monter au créneau soit en tant que médecin pour le Covid, soit pour le procès Charlie dont il est un témoin.
Patrick connaît les ravages du terrorisme puisqu’il était au Bataclan, comme médecin urgentiste. Il sait ce qu’est l’horreur ; d’ailleurs, il a joué son rôle d’urgentiste dans le clip d’Indochine « Kimono dans l’ambulance ». Comme autrefois avec Charlie, les réseaux sociaux se sont endeuillés. « Je suis prof », « Je suis enseignant », « Je suis Samuel Paty » ont remplacé « Je suis Charlie », mais le message est le même, c’est juste un cri de désespoir et de colère : « Je suis la Liberté ».
On ne peut tuer la liberté. Samuel Paty était un homme libre, tolérant et instruit. Il voulait donner une clé à ses élèves, celle du savoir, celle de penser et s’exprimer librement. Malheureusement, cette clé a ouvert la porte à la haine, à la mort ; lui, prof d’histoire décapité comme les victimes de la Révolution française qu’il a sans doute enseignée.
Mais si Samuel Paty aimait tant ce titre du groupe irlandais, c’est qu’il nous a laissé à tous un message de paix et d’espoir et une mission : protéger notre liberté coûte que coûte. Il n’avait pas l’âme d’un héros, pourtant il avait dit un jour : « Je voudrais que ma mort et ma vie servent à quelque chose. » Qu’il soit rassuré, de là-haut sa mort a servi à ce que nous prenions conscience combien la menace contre notre liberté est grande, et sa vie a servi à façonner des citoyens libres.
« One Love » comme toute réponse à la haine, comme Jean Cabu. Désormais, la République compte un nouveau visage et ce n’est pas celui de la peur, non, c’est celui d’un professeur d’histoire-géo abattu lâchement sur l’autel de la République française et de tout ce qui fait de nous un peuple libre.
Comme dans la chanson de Hugues Aufray, j’ai envie de dire :
Adieu monsieur le professeur
On ne vous oubliera jamais
Et tout au fond de notre cœur
Ces mots sont écrits à la craie
Helena Mora




