
Nous sommes le 24 décembre. Dans les rues, tout est en fête comme par
magie. Dans les maisons scintillent les sapins décorés de guirlandes et de boules
multicolores. Dans les cœurs, c’est Noël et les yeux brillants des enfants de
beaucoup de pays cachent mal l’impatience qui les ronge.
La visite tant espérée d’un vieux monsieur vêtu d’un manteau rouge avec
de la fourrure blanche autour des manches, un monsieur généreux et tendre qui à
cette époque de l’année, depuis la nuit des temps s’applique à accomplir une
magnifique tâche, celle d’apporter dans les foyers la joie, l’amour et la bonne
humeur. Ce monsieur qui est, avant tout, l’ami des enfants, se nomme le Père
Noël. Sa venue est une fête mais c’est un monsieur très discret et il ne se laisse
jamais surprendre, même si les enfants parfois le guettent et se cachent pour
mieux le voir, ce qui expliquerait peut-être le fait que l’on puisse compter sur le
bout des doigts ceux qui l’auraient aperçu.
Chaque nuit de Noël, il descend de son nuage blanc avec sa hotte remplie
de cadeaux et dépose dans les petits souliers des enfants au pied du sapin
illuminé de jolis cadeaux. Puis, il disparaît à nouveau, prend place dans son
traîneau tiré par de magnifiques rênes pour ne réapparaître qu’au Noël suivant.
Mais dès le 1er janvier, le Père Noël se met alors au travail. D’abord, il
imagine puis, aidé de ses petits lutins, il construit dans son usine et ses ateliers
les jouets admirables qui feront la joie des enfants lorsque viendra Noël, tandis
que sa femme, une vieille dame toute ronde et souriante, invente les recettes de
sucreries qu’il emportera aussi lors de sa distribution de surprises.
Or, pendant que la terre entière se prépare à fêter Noël à des milliers
d’années lumière de toute cette agitation, le Père Noël, lui, assis confortablement
dans son fauteuil, les pieds dans des pantoufles, semble tout triste et ne dit mot
tandis que la mère Noël s’affaire dans sa grande cuisine aidée par ses petites
fées.
– Dis, Père Noël, que fais-tu là, assis, alors qu’il y a encore tant de travail à
faire ? Dépêches-toi sinon pour la première fois tu vas être en retard !
-Ce n’est pas la peine de t’inquiéter pour mon exactitude, cette année je n’irai
pas faire ma distribution de jouets.
De stupeur, la vieille dame laissa tomber la casserole où elle s’apprêtait à
faire fondre le chocolat.
-Si c’est une plaisanterie, elle est de très mauvais goût.
-Non, ce n’est pas une plaisanterie, rétorqua le Père Noël. C’est très sérieux, au
contraire.
Alors, posant la casserole sur la table, la Mère Noël s’approcha du Père
Noël et lui prit la main tendrement.
-Mais enfin, Père Noël, pourquoi cette idée bizarre ? Ta machine est réparée,
tout semblait prêt pour la belle nuit ; tu étais si content que Noël approche, que
s’est-il donc passé ?
-Ma machine ! Il ne s’agit pas seulement d’elle ! A une semaine de Noël cette
fichue machine est tombée en panne et s’est mise à fabriquer tous les jouets avec
des défauts ; mes lutins et moi avons dû tout recommencer. Te rends-tu compte
du travail que cela nous a donné ?
-A l’époque où tu fabriquais tout à la main, cela n’aurait jamais pu nous
arriver. Voilà où te mènent tes idées de progrès !
-Oui, à cette époque-là, les jouets n’étaient pas aussi perfectionnés et ne
demandaient pas tant de technique et de savoir-faire.
-Peut-être, mais est-ce la seule raison qui te pousse à te dérober à ton travail ?
-Oui.
-Père Noël, je te connais bien. Je sais qu’un simple incident technique en peut
entraver ton cœur généreux et gâcher le Noël de tous les enfants de la terre. Tu
te rends compte que si tu n’y vas pas, il n’y aura plus jamais de Noël !
Tu as la responsabilité du bonheur de cette merveilleuse nuit. Souviens-toi des yeux
pétillants des enfants lorsqu’ils t’attendent ; de leurs cris de joie lorsqu’ils
découvrent les cadeaux, rappelles-toi que tu es le rêve de leur enfance. Tu es
magique et féerique, ils ont besoin de toi, ils ont besoin de se sentir aimés, parce
que Noël, c’est avant tout la fête de l’amour et du partage !
-Je sais, je sais, grommela le vieil homme acariâtre. Mais, malgré tout cela, je
n’irai pas, c’est décidé.
-Qu’est-ce que tu peux être têtu !, grogna la Mère Noël, qui commençait à
perdre patience. A quoi sert le Père Noël s’il ne veut plus rien faire ?
Et puis,quelle mauvaise foi et quel vilain caractère, ce n’est pas la fatigue qui t’empêche
d’y aller !
-Notre voisine, la petite souris blanche, qui a à peu près le même âge que toi,
travaille sans répit toute l’année. Elle ne s’arrête jamais de faire des livraisons
chez tous les enfants qui perdent leurs premières dents de lait. Et toi, qui ne
livres qu’à Noël, tu te plains !
-Oui, mais elle ne fabrique pas les jouets, et en plus, elle a une fusée ultra-
rapide. C’est bien plus facile pour elle.
-Ah, c’est trop fort, voilà que monsieur râle contre son moyen de locomotion !
Je te signale qu’elle doit se déplacer tous les jours de l’année alors que tu ne sors
qu’une seule nuit par an.
-De toute façon, une fusée pour le Père Noël, c’est ridicule. Et puis, tu n’es pas
juste avec notre petite amie. Toi, les enfants dessinent ton portrait et des milliers
de cartes de vœux te représentent. En plus, tu reçois un courrier très abondant de
la part des enfants !
A ces mots, le Père Noël, qui jusqu’ici boudait un peu, essuya une grosse
larme qui roulait sur sa joue :
-C’est ce que tu crois. D’ailleurs, les enfants ne m’écrivent plus. Ils
m’oublient, plus personne ne croit en moi ! Soupira-t-il.
-C’est la vérité, je suis fini !
Alors le Père Noël s’abandonna à son immense chagrin :
-Depuis quelque temps sur la Terre, rares sont ceux qui croient encore en moi.
Les enfants ne m’adressent plus de jolies lettres interminables de commande de
jouets, ils ne me disent plus que j’ai une belle barbe toute blanche et que je suis
très gentil, bref, ils ne m’aiment plus. Là, en bas, tout a terriblement changé.
Avant, je descendais par la cheminée et un petit soulier m’attendait parfois, avec
posé tout près un verre de lait pour apaiser ma soif et quelques biscuits pour me
restaurer. A présent, les maisons où je peux descendre par la cheminée sont
rares, il faut que je passe par la fenêtre et j’y déchire souvent mon beau
pantalon ! Tu le sais bien, toi qui le raccommode à chaque fois !
Tout à coup, on sonna à la porte. Sur le seuil apparut la petite souris
blanche, toute ensommeillée et très emmitouflée.
-Excusez-moi de vous déranger aujourd’hui, mais je suis en panne de jouets et
j’ai trois livraisons à faire cette nuit. Moi qui pensais pouvoir me reposer
aujourd’hui ! Une livraison en Afrique, une autre en Chine et une autre en
France. Ce n’est vraiment pas de chance !
D’habitude je suis très organisée et tout est préparé à l’avance. Je viens chez
vous prendre ma commande pour la semaine et c’est tout.
Honnêtement, je ne pensais pas aller livrer la veille de Noël… Atchoum ! En
plus, j’ai dû prendre froid, râla la petite souris en éternuant en seconde fois.
-Entrez Souricette, ne restez pas là. Venez prendre un bol de chocolat chaud. Il
est tout fumant, je viens juste de le faire, déclara la mère Noël pour la
réconforter un peu. Le Père Noël, lui non plus, n’a pas envie d’aller travailler,
reprit-elle avec malice.
-Ah, quelle drôle d’idée ! Mais que vont devenir les enfants sans Père Noël ?,
s’écria la petite souris qui ne mâchait pas ses mots. Cela ne vous regarde pas,
trancha le Père Noël, de très mauvaise humeur.
-Je suis désolée mais je n’ai pas de temps à perdre, je goûterai à votre chocolat
une autre fois, déclara vexée la petite souris en se tournant vers le Père Noël.
-Allez choisir les jouets, Souricette, mes petits lutins vous aideront, grommela
le Père Noël en essayant de se montrer plus gentil pour se faire pardonner de sa
mauvaise humeur.
Après avoir remercié le Père et la Mère Noël qui venaient de sauver sa
réputation de souris magique en lui permettant de prendre des jouets sans en
avoir fait la commande, elle entra dans l’atelier et la fabuleuse usine à jouets. Au
bout de quelques secondes, la petite souris qui était très perspicace, comprit ce
qu’il se passait …
Le grand tableau où le Père Noël accrochait ses commandes de jouets et
les lettres des enfants était désespérément vide. Les petits lutins, la tête enfouie
dans leurs bras croisés sur leur table de travail, dormaient profondément. Près
d’une table vide se dressait un énorme sac en grosse toile d’où débordaient des
tas d’enveloppes. C’étaient les lettres des enfants. Tout était calme, paisible et
serein.
Sans faire de bruits, la petite souris s’empara des jouets dont elle avait
besoin et elle alla trouver le Père Noël.
-Père Noël, Père Noël !, cria-t-elle toute excitée. J’ai découvert pourquoi vous
êtes si triste et ne voulez pas aller travailler. Je savais bien que votre méchante
humeur cachait quelque chose ! Et j’ai compris… Vous pensez que les enfants
ne vous aiment plus parce que vous n’avez pas reçu de lettres cette année, mais
c’est faux. Les enfants vous aiment toujours autant, la preuve c’est qu’ils vous
écrivent. Ce sont les petits lutins qui n’ont pas fait, me semble-t-il, leur travail.
Ils n’ont pas dépouillé, trié et classé leurs lettres. Venez avec moi cher Père Noël
et vous allez tout comprendre.
Tout en parlant, la petite souricette avait pris le Père Noël par le bras et
l’entraînait vers son atelier. Lorsqu’il y arriva, il comprit à son tour et, devenant
rouge de colère, il s’écria :
-Réveillez-vous, tas de fainéants et de bons à rien ! Ce n’est pas le moment de
dormir !
Soudain, tous les petits lutins levèrent la tête, effrayés par tous ces cris. Ils
n’avaient jamais vu le Père Noël dans un tel état de fureur. Ils en furent tout
honteux car, à cause d’eux, le Père Noël allait certainement rater la nuit de Noël.
Le plus hardi de tous s’approcha respectueusement du Père Noël :
-Père Noël, excusez-nous, ne nous grondez pas, cela nous fait trop de peine. Si
nous dormions, c’est parce que nous sommes très fatigués de jouer. En effet,
cette semaine, nous avons essayé tous les jouets et il faut avouer que nous nous
sommes beaucoup amusés. Je sais que c’est mal de ne pas avoir fait notre travail
à temps, mais nous avions tellement envie de jouer tout le temps !
On n’aurait jamais pensé que jouer demande autant d’énergie, c’est pour cela
que nous dormions, pour reprendre des forces. Nous sommes tous fautifs, Père
Noël, on vous demande pardon du fond du cœur, cela ne se reproduira plus
jamais.
Le Père Noël avait bien envie de punir ces petits inconscients sévèrement,
mais il pensa d’abord que ces petits lutins étaient des enfants avant tout et que
l’on ne punit pas les enfants pour avoir trop joué. De plus, tout au long de
l’année, ils avaient mis tout leur cœur à l’ouvrage, travailleurs, courageux,
l’aidant de leur mieux, toujours souriants et gais.
-Bien, dit-il en fronçant les sourcils pour mieux se faire respecter, je veux bien
oublier ce qui s’est passé pour cette fois, si vous promettez de ne plus
recommencer.
-Oui, oui, nous promettons, répondirent en chœur les petits lutins soulagés.
-Bon, dans ce cas-là, au travail. Dans quelques heures, tout doit être prêt pour
mon départ. Exceptionnellement, je vais demander aux fées de la Mère Noël de
venir nous aider avec leur baguette magique, mais c’est la première et dernière
fois que ça arrive. Vous rendez-vous compte que vous avez failli gâcher le Noël
des enfants du monde entier !
Les petits lutins baissèrent la tête honteux, ne répondirent pas et se
remirent au travail au travail sans perdre un seul instant. Ils dépouillèrent les
enveloppes, prirent bien soin de marquer les commandes pour chaque enfant,
puis, aidés par les petites fées, ils choisirent les jouets et, d’un coup de baguette
magique, les empaquetèrent et les chargèrent dans la grande hotte du Père Noël.
Pendant ce temps, le Père Noël et la Mère Noël, tout souriants, disaient au
revoir à leur amie la Souricette qui était déjà en retard.
-Au revoir Souricette et merci. Faites bon voyage !
-Au revoir, mes amis. A bientôt, répondit la petite en s’engouffrant dans sa
fusée ultra-rapide.
-Ah, comme vous avez de la chance d’avoir une fusée comme ça ! ne peut
s’empêcher de soupirer le Père Noël.Ah, comme vous avez de la chance que les enfants vous fassent de si jolis
dessins et rêvent de votre traîneau tiré par des rennes magnifiques ! déclara la
petite souris en appuyant sur le bouton de décollage de son engin.
C’est vrai qu’il avait de la chance. Il recevait des milliers de lettres, de
dessins, de poèmes et tous les enfants du monde l’adoraient et l’attendaient.
Alors le Père Noël sentit tout à coup ses yeux se mouiller de bonheur et son
vieux cœur battre très très fort. Sa tristesse avait disparu comme par
enchantement à la vue de tant et tant de lettres éparpillées partout dans sont
atelier. Doucement, il en ramassa une et serra contre sa poitrine un joli dessin
d’enfant qui le représentait près du sapin de Noël, les bras chargés de cadeaux.
A minuit sonnant, le Père Noël souriant et cœur léger monta dans son
traîneau pour aller faire sa distribution de jouets. Sur le pas de la porte, la Mère
Noël le regardait partir un peu soulagée car elle savait qu’il s’en était fallu de
peu pour que la nuit de Noël de milliers d’enfants soit gâchée à jamais. Quant au
Père Noël, installé dans son traîneau, il pensait avec tendresse à tous les enfants
qui cette nuit-là essaieraient de le surprendre. C’était ainsi depuis toujours. Le
vieil homme eut alors honte d’avoir pu douter à ce point d’eux. Certes, il
apportait la joie, mais l’amour des enfants était pour lui le plus beau des cadeaux
de Noël.
Cette nuit-là, comme toutes les autres nuits de Noël, du haut de son
traîneau, il écouterait émerveillé les cris de bonheur des enfants découvrant leurs
cadeaux et ces cris-là seraient pour lui comme des rayons de soleil.
Helena Mora
